Une bactérie buccale à la fois promotrice et ennemie du cancer
Fusobacterium nucleatum est une bactérie qui vit normalement dans la bouche, mais qu'on retrouve aussi au cœur des tumeurs. Les scientifiques savent depuis longtemps qu'elle peut alimenter le cancer. De nouvelles recherches montrent qu'elle peut aussi, dans certaines conditions, aider à détruire les cellules cancéreuses en mobilisant le système immunitaire.
La relation entre les bactéries et le cancer est plus complexe qu'on ne le pensait. Fusobacterium nucleatum, une bactérie courante des gencives et souvent impliquée dans les maladies parodontales, a été retrouvée à plusieurs reprises ces dernières années à l'intérieur de tumeurs colorectales et de certains cancers de la tête et du cou. Dans ce contexte, elle semblait nourrir le cancer : elle stimulait la croissance tumorale et aidait les cellules cancéreuses à échapper au système immunitaire. Mais ce tableau n'était pas complet.
Un contact inattendu avec les cellules immunitaires
Des chercheurs publiant dans eLife ont découvert qu'une protéine spécifique à la surface de Fusobacterium, appelée RadD, peut se lier directement à un récepteur présent sur les cellules natural killer, ou cellules NK. Ces globules blancs sont spécialisés dans l'élimination des cellules cancéreuses et des cellules infectées par des virus. Ce récepteur s'appelle NKp46. La liaison active la cellule NK, qui devient plus efficace et plus agressive envers les cellules tumorales.
L'analyse de données issues de patients atteints de cancer a révélé quelque chose de frappant. Chez les patients souffrant d'un cancer de la tête et du cou, la présence de Fusobacterium combinée à une forte expression de NKp46 était associée à une meilleure survie. Autrement dit, la même bactérie qui renforce le cancer dans certains contextes peut, dans d'autres, aiguiser les défenses immunitaires.
Le contexte détermine tout
Comment une même bactérie peut-elle produire des effets aussi opposés ? La réponse tient probablement à l'environnement : le type de tumeur, l'état immunitaire du patient, la présence d'autres micro-organismes et l'expression de récepteurs spécifiques dans le tissu tumoral. La biologie fonctionne rarement en termes binaires. Les bactéries ne sont ni héros ni vilains ; elles répondent à leur environnement et activent des voies différentes selon ce qui se trouve à proximité.
Les implications pratiques sont doubles. Éliminer Fusobacterium chez les patients atteints de cancer n'est peut-être pas une bonne idée, car la bactérie pourrait aussi avoir des effets protecteurs. Par ailleurs, cette découverte ouvre une nouvelle piste : si la liaison RadD-NKp46 active les cellules NK, reproduire artificiellement cette interaction pourrait constituer un moyen de mobiliser le système immunitaire contre les tumeurs. Cela reste spéculatif, mais la base moléculaire est désormais établie.